Bonne nuit

(Nouvelle)

Un grand fracas dans la nuit le fit sursauter et il se retrouva assis sur son lit. Malgré le sommeil lourd qui lui pesait encore, en l’absence de toute réminiscence onirique, il fut totalement réveillé et sut aussitôt que l’on venait d’arracher la serrure de sa porte d’entrée dont le battant s’était écrasé contre le mur. Il visualisait presque les éclats ainsi que les différents morceaux dardant au milieu du nuage de poussière et sentait l’odeur du bois fraîchement fendu lui gagner les narines.

D’un coup de hanche il se redressa sur ses jambes et se dirigea dans le couloir. Il vit une forme noire, humanoïde et indistincte, aux longs bras comme des sabres basaltiques, qui se dirigea tranquillement vers lui. Il fit demi-tour, retourna dans sa chambre et claqua la porte contre laquelle il se tint de tout son long, forçant l’appui de ses pieds nus sur la moquette.

Un coup de pied le fit voler en arrière, l’entraînant dans un roulé-boulé qui le fit passer par-dessus sa couche jusqu’à s’étaler contre la cloison. Il releva la tête sans perdre une seconde et découvrit dans l’encadrement de la pièce cette masse filiforme qui visiblement ne lui voulait pas du bien.

Solidement campé sur jambes fléchies, il empoigna le bord de son lit et leva de toutes ses forces en direction de l’intrus, improvisant ainsi une barricade entre sa personne et ce monstre surgi de la nuit ténébreuse.

Un bras sombre et aplati fendit l’air comme une lame et vint trancher dans un sifflement sec matelas et sommier. L’homme ne s’était heureusement guère appesanti derrière cet écran dérisoire et il enjambait déjà la fenêtre retombant nu dans l’herbe humide qui ornait son rez-de-jardin. Il attrapa le haut du muret en béton de ses deux mains, tira rageusement sur ses bras et se hissa sur le rebord. Il passa une jambe et puis l’autre au-delà de la fine palissade en osier et s’enfuit dans la ruelle faiblement éclairée.

Il se trouvait à l’amorce de la petite impasse qui longeait le terrain modeste attenant à son appartement. Son entrée se voyait sanctionnée d’une barrière que l’on actionnait à l’aide d’une carte magnétique afin de limiter le stationnement aux riverains de ces pavillons cossus et non le populo des résidences alentour…

Il rasait les murs, silhouette voûtée et tête rentrée dans les épaules, ses deux mains liées en cache-misère devant son sexe offert à la vue du passant, trottinant le plus silencieusement possible, de manière gauche et ridicule, comme s’il cherchait une pantomime susceptible de provoquer sa disparition.

Il progressa néanmoins jusqu’au croisement, de cette démarche propre au comique outrancier des comédies sans complexe ni finesse. Il s’arrêta quelques instants contre le pilier de la propriété sise à l’angle. Il jeta ensuite un œil timide dans cette rue plus importante et ouverte à la circulation. Vide cependant… Il repartit de plus belle, de son allure incongrue, tout sauf discrète, s’arrachant même quelques lambeaux de peaux sur cette épaule nue qu’il frotta par inadvertance au crépi de la bâtisse suivante.

Il ne se rendait même pas compte du léger saignement occasionné et commença à s’interroger sur la suite des événements. Impossible de rentrer sans ses clefs, voire dangereux… Pas question non plus de sonner chez une bonne âme du voisinage dans sa tenue présente… D’ailleurs, il n’en connaissait aucune… Qu’elle fût bonne ou mauvaise.

Il n’allait tout de même pas, en tout état de cause, terminer sa nuit dehors… Il ne ferait que repousser le problème au petit jour et n’envisageait pas d’attendre les premiers mouvements qu’il détecterait, nu, prostré dans le porche de son immeuble.

Profitant de l’obscurité, privilégiant la ruelle sombre, étroite et non dégagée, il tentait de se rendre en direction d’un vague hôpital de centre-ville qu’il jugeait accessible en une petite demi-heure.

Le froid commençait à lui vriller les os, le saisissant dans ses tréfonds, à grelotter tout en claquant des dents. Il ne sentait plus ses pieds ni ses mains, extrémités anesthésiées après l’avoir brûlé de longues minutes, élancements qui avaient résonné dans tout son corps.

Il ne put donc s ’empêcher d’infléchir sa course vers une source de chaleur et tenta de rallier une bouche de métro…

Mais il était quatre heures du matin passées, et le trafic ne tarderait plus à reprendre : les derniers soûlards croiseraient donc les premiers travailleurs d’ici peu dans ces galeries tièdes et empuanties. Par ailleurs, une bande de lascars, bien éméchés et sous le coup de violentes poussées hormonales, s’activaient à rambiner deux jeunes filles égarées dans la nuit urbaine en petite tenue. Des contrôleurs de la société de transport public s’étaient interposés alors qu’ils se préparaient sans doute à entamer leur journée de labeur fait du racket quotidien dont ils honoraient la gamelle familiale le soir… Ces jeunes chiens, tout à leur bagout et leur énergie limite agressive, faisaient montre d’une motivation réelle, ignorant cependant toute nuance et toute légèreté dans leur approche.

Sous couvert de contrôler les titres de transport de chacune et chacun, les contrôleurs désamorçaient une rencontre au mieux gênante et qui ne demandait qu’à déraper… Loin d’être fraîches, les péronnelles semblaient incapables de se séparer desdits courtisans de par leurs propres moyens.

Puis elles le virent… Arrêté, collé à son arbre, debout mais recroquevillé, les bras repliés sur son torse, utilisant ses mains pour dérober ses parties aux regards impromptus… Elles le désignèrent du doigt aussitôt, élevant leurs voix à grand renfort d’éclats hystériques et aigus ! L’assemblée porta donc son attention sur cet homme déshabillé, incongru et malsain, si proche au demeurant…

Et tandis que tous le détaillaient désormais, regards inquisiteurs et pénétrants qui giflaient son corps privé de toute protection, elles s’emportaient en cris moqueurs et saturés de rage : « C’est quoi ce malade ! – Gros porc ! – Non mais regardez-le, ce pervers ! – Attrapez-le ! Ne le laissez pas s’en sortir comme ça… Fumez-le cet enculé ! ».

Puis les mecs commencèrent à ramasser divers débris jonchant le sol afin de le canarder. Il vit passer caillasses, bouteilles, emballages divers… Il reçu un de ces projectiles en pleine poitrine, ce qui le força à reculer. Il s’abrita derrière l’arbre…Un contrôleur essayait de calmer les âmes échauffées et les invitait à cesser toute lapidation mais il n’obtint aucun résultat. Les deux autres se dirigèrent vers ce qu’ils considéraient comme un exhibitionniste dévoyé.

Il les regardait s’approcher et son corps tremblait… Ses jambes flageolaient. Il peinait à retrouver ses esprits, tandis que les invectives se poursuivaient et que le tronc protecteur essuyait les jets sporadiques à son encontre.

Ces hommes en uniforme lui auraient presque paru paisibles : il les imaginait ouverts au dialogue en tout cas. Et l’envie de s’expliquer afin de mettre un terme au plus vite à ce cauchemar se fit de plus en plus pressante. Les mots en revanche ne lui venaient pas. Il échouait à rassembler ses esprits et butait à formuler le moindre propos.

Les projections diverses et variées continuaient à l’arroser : il demeurait une cible… « Monsieur, veuillez-nous suivre, amorça un agent »… On aurait dit qu’ils venaient à lui pour le gronder, voire le corriger.

Alors il décampa sans autre forme de procès, sous la poursuite des huées, des quolibets, des pierres et des sifflets.

Mais le brave contrôleur avait déjà empoigné son talkie-walkie et tandis qu’il observait cette paire de fesses tressauter avant de s’évanouir dans la nuit, il mit au courant son quartier général qui répercutait le signalement directement aux autorités.

Il y eut même quelques lascars pour le poursuivre, mollement cependant… Et si quelques silhouettes apparues sur leurs balcons participèrent à la vindicte, joignant leurs cris haineux et des jets de détritus, il parvint à s’éclipser par le jeu de venelles entrecroisées.

Au moment de s’y croire, enfin seul et hors de vue, à haleter sur le bitume froid et rugueux, il fut intercepté par trois masses musculaires qui s’extirpèrent d’une voiture banalisée qui avait pilé à quelques mètres de sa carcasse nue et transie.

La brigade anti-criminalité, alertée qu’un exhibitionniste s’était dénudé avant d’aller proposer ses attributs aux braves citoyens, usagers quotidiens du métropolitain, n’avait pas tardé à diligenter sa patrouille la plus proche… Et celle-ci venait donc de le serrer.

Moteur gonflé vrombissant, crissements des pneus sur l’asphalte, portières qui claquent : ces brutes descendirent de leur véhicule comme des furies et l’alpaguèrent. Pluie de sarcasmes : « Alors, vieux vicelard… T’aimes ça, te balader à poil ? – Sale enculé ! Ca te plaît de montrer ta bite aux gamines, hein ? – Je vais t’apprendre à violer des gosses, moi ! ». Et puis les coups : des bousculades, des gifles sur sa peau nue, sèches et lourdes, on le secouait, on se l’envoyait de l’un à l’autre, on riait grassement aux sons des mains qui claquaient sur lui… Avant de finalement le laisser s’écrouler au sol, de lui administrer une correction à coups de pied et de l’embarquer.

Il fut installé devant le bureau d’un lieutenant, sans même l’octroi d’un vêtement, à peine une couverture tachée, malodorante et pleine de trous qu’on lui jeta sur les épaules.

Il se maintenait assis sur une chaise qui le grattait, mains jointes et posées devant lui, entravées d’une paire de menottes.

Commença alors le cirque habituel, les questions récurrentes, l’identification, qui êtes-vous, que faites-vous, vous allez avoir des problèmes, vous adonnez-vous à l’exhibitionnisme depuis longtemps, buvez-vous, prenez-vous des drogues, racontez-nous en détail…

L’entretien se déroulait presque avec cordialité, un interrogatoire urbain en somme ! Mais quand il entama son histoire de créature surgie de nulle part au beau milieu de la nuit… C’en fut beaucoup trop pour ces bas du front qui choyaient leurs statistiques et ne nourrissaient pas le moindre respect envers la délinquance dite sexuelle… Les affreuses déviances !

Alors reprirent les commentaires injurieux, les questions sur la drogue, les claques, les mises au sol, les clefs de bras et autre joyeusetés apprises à ces chiens de garde.

Devant sa persistance à mentionner l’irrationnelle créature dans sa version des faits et à nier toute préméditation exhibitionniste, le nouvel hôte fut placé en garde à vue puis envoyé en cellule. Froide, décrépite, abrasive, puante et malsaine, il y souffrit davantage dans sa couverture que nu dans la rue…

Ils passèrent à plusieurs reprises, afin de perturber son sommeil et d’empêcher toute récupération. Ils l’interrogèrent encore et encore, l’asticotèrent à qui mieux mieux, sans avoir à forcer pour l’humilier et lui faire mal…

De longues heures s’écoulèrent, mornes, avilissantes, empruntes d’un désespoir sans pareil, puisque les défenseurs du citoyen et de l’ordre public le martyrisaient suite à sa mésaventure et les agressions dont il avait été victime.

La cellule s’ouvrit à nouveau : cicatrice de lumière qui venait trancher l’obscurité céans et lui brûler les yeux. Il ne s’agissait pas de le tourmenter une fois de plus, non : on le conduisit à nouveau face à l’officier de police qui semblait remplir et consigner les différentes pièces afférentes à son dossier. Questionnaire d’identification, de nouveau, ainsi qu’une énième version de l’histoire qu’il ne modifia toujours pas. La colère semblait céder le pas à l’exaspération chez ses hôtes…

Le lieutenant de police se désintéressait de lui depuis maintenant de longues minutes. Il ne lui adressait plus la parole et ne lui jetait pas même un coup d’œil. Puis le téléphone sonna, deux fois avant qu’il ne décrochât. Il écouta patiemment puis acquiesça d’un borborygme avant de raccrocher énergiquement.

Il se leva, entrouvrit la porte et se rassit. Puis il regarda cet homme nu sous la couverture sale et élimée qu’il maintenait sur ses épaules. Sa face restait tuméfiée et son regard anéanti, résigné…

Il reporta son attention sur un dossier étalé à même le bureau et lança à la cantonade :

– Hey, Gérard ! T’as fini ta nuit ?

– Hmm ? S’encadra un visage négligé, fripé tout autant que fatigué, dans le chambranle de la porte entrouverte.

– Je te demande si t’es encore en train de pioncer, vieux schnock !

– Ca va, ça va… Moquez-vous, jeunes trous du cul ! Vingt-huit ans de service au compteur le père Gégé…

– Ah, c’est ça l’odeur !

– Très drôle, de plus en plus hilarant…

– Trêve de plaisanterie : je viens de recevoir un coup de fil d’un des voisins de notre client et il m’affirme que la porte d’entrée a été enfoncée… Tu prends Mathias avec toi – grommellements du vieux dans sa moustache blanchie – ouais, je sais : le pt’it jeune… Enfin bref, tu l’emmènes sur les lieux avec notre client de la nuit et tu reviens me faire un topo après les constatations d’usage…

– Le p’tit jeune, le p’tit jeune… Le bleu-bite, ouais !

– Je ne vous demande pas votre avis, brigadier, exécution !

– A vos ordres, mon lieutenant…

Puis le l’officier de policier invita notre homme à se lever et lui indiqua la vieille baderne d’un mouvement de tête afin qu’il le suivît. Il ne lui ôta cependant pas les menottes.

Le dénommé Gérard fit claquer ses doigts en direction d’un faciès adolescent qui sirotait un soda derrière son écran. « Allez, gamin ! On décolle ! Tu me surveilles  l’artiste pendant que je conduis… faut qu’on inspecte sa piaule ! ».

Le jeune homme, quelque peu pataud dans ses fringues à la dernière mode, emboîta le pas du duo et ferma la marche jusqu’à la voiture, mains sur les bracelets du gardé à vue.

Ils le traînèrent donc jusqu’à son appartement, sous l’œil des voisins qui n’avaient pas manqué de sortir alimenter du ragot, bien campés sur leur pallier.

Menotté, tuméfié, hagard dans sa couverture, il inspirait presque davantage de compassion que de persiflage… Ni le cynisme de certains, ni la haine sourde d’autres, ne sifflèrent à ses oreilles rougies. Les indifférents ne s’étaient point donnés la peine d’assister au spectacle, eux. Pourquoi se pourlécheraient-ils d’une déchéance si banale ?

Puis l’attroupement principal s’écarta, fendu en deux par cette procession policière. La porte bâillante apparut, mutilée au niveau de la serrure.

Ils s’engagèrent tous les trois, direction la chambre.

Le dénommé Gérard inspectait les deux morceaux de literie, tranchés net ! Pendant ce temps, Mathias surveillait le prévenu que l’on avait délesté de ses bracelets afin qu’il se vêtit. Il entendit un gargouillis et se retourna. Gérard décapité se tenait droit, appuyé au sol contre des éléments de sommier sur lesquels se déversait son sang… Il voulut crier mais il sentit qu’on lui fracassait la cage thoracique et qu’on y fourrageait déjà…

Devant lui une silhouette, filiforme et torturée, sombre et noueuse… Deux battoirs de chaque côté, effilés et ruisselants, de ce liquide vermeil qui gouttait au sol.

Alors il sut qu’arrivait le rendez-vous qu’il n’avait pu que différer.

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