Chroniques des Deux Lunes, chapitre 1

(Nouvelle)

Dans la peau du personnage.

            Il y a trois jours, Lucius était dans la cour du château de son seigneur et un sergent d’armes lui confiait un épieu, un tabard et un bouclier aux couleurs de son suzerain. Il prêtait serment aux Dieux de défendre l’honneur de son seigneur, de son Baron et de son Duc, Sa Grâce Léòr, vingt et troisième Duc de Vaknya. Et aujourd’hui, le paysan était là, l’arme à la main, au pied d’une colline inconnue, loin de chez lui en ce matin brumeux. Il tremblait sans savoir vraiment si c’était de froid ou de peur. Il n’était même pas sûr de comprendre ce qu’il faisait là. La rumeur disait que le Duc de Vaknya convoitait une partie des terres de son voisin, le Duc Alcien de Réaumoir et qu’il avait saisi le premier prétexte venu pour entrer en guerre.

            Tandis que Lucius se demandait ce qu’il avait à gagner à rester là, l’ombre soudain projetée sur lui l’amena à lever la tête. Du haut de son destrier, un chevalier le dominait, impressionnant dans son armure étincelante. Pendant de sa selle, son écu arborait des armes simples, symbole, au Royaume des Treize Duchés, de haute noblesse. Les vassaux incorporant à leurs blasons les armoiries de leurs suzerains, les couleurs portées par Lucius étaient complexes et difficiles à distinguer dans la bataille. Lucius et ses compagnons n’étaient que piétaille, des êtres insignifiants brandissant les improbables patchworks des armes de leurs petits seigneurs, pour la gloire et la prospérité de puissants aristocrates comme ce chevalier qui le toisait maintenant avec mépris. Lucius n’aurait même pas pu lui attribuer nom ou titre, n’ayant rien d’un héraut.

            Descendant la colline au pas, Ȇctor d’Ulgard, troisième fils de Sa Grâce Altarin, Duc d’Ulgard, tentait de distinguer, en vain, les bannières de l’ost ennemi qui se dessinaient en ombre chinoise sur la brume. Son écu portait le gironné de pourpre et d’or de la famille Ducale d’Ulgard, mais ce champ n’était surmonté que d’un simple X de sinople brochant, en lieu et place du meuble arboré par les Ducs et leurs héritiers, pour qu’il n’oublie jamais qu’il ne pouvait prétendre au titre. Mais c’était bien parce qu’il ne pouvait l’oublier que le jeune Ȇctor était ici. Il louait, en ce jour, son épée et son écu au Duc de Vaknya. Il n’avait rien de personnel contre Réaumoir, mais il lui avait été promis une belle somme et, peut-être, s’il était assez vaillant, pourrait-il réclamer quelques terres et un titre mineur à son employeur du jour. C’était bien dans cet espoir, d’ailleurs, qu’il avait rejoint la piétaille, en première ligne. Sa monture s’arrêta tout à côté d’un milicien qui semblait porter les armes de la Seigneurie de Quilon, de la Baronnie de Lyaisse. Vaknya était déterminé, il avait levé le ban et l’arrière ban de son ost. Ce manant était, comme ses compagnons, un vague paysan mal dégrossi à qui l’on avait confié un équipement de fortune pendant que les prêtres lui chantaient la gloire d’être reçu par les Dieux lorsqu’une lame abrégerait le ridicule de sa situation. Pauvres hères aux cœurs réchauffés de promesses, confiants en la force de leur suzerain et de ses chevaliers, certains de son bon droit, reconnu des Dieux. Ils se voyaient tous déjà, brandissant l’étendard de leur Duc sur le tas de cadavres formé par l’ennemi alors que la moitié d’entre eux seraient morts ou agonisants avant le milieu de la matinée. Enfin, cela ne lui importait que peu, après tout. Ȇctor, lui, combattait pour sa propre cause et, à ses yeux, elle n’aurait pu être plus juste.

            Lucius sentit le regard du chevalier se détourner de lui et il en éprouva un certain soulagement. Enfin, si tant est qu’il puisse ressentir du soulagement à l’aube de la bataille. Il n’avait jamais combattu autre chose que des mottes de terre, avec sa bêche. Il n’avait toujours manié que le râteau. Saurait-il seulement tenir son arme correctement ? Reverrait-il sa femme et ses enfants ? Son dur labeur lui manquait, maintenant. Il aurait donné n’importe quoi pour être aux champs, à biner, penché bas, le dos perclus de douleurs. Il n’avait rien d’un soldat. Sa place n’était pas ici. Il voulut tout laisser choir, tourner les talons, mais ce fut le son du cor, sur la colline au-dessus de lui. Les cris de guerre des chevaliers retentirent alors, suivis du martèlement des sabots et du cliquetis des armures. La bataille commençait.

            Le chevalier sur sa gauche s’élança devant Lucius, les sabots du destrier lui envoyant de la terre au visage. Il resta là, interdit, regardant le fier combattant charger à travers la brume, agrippant son écu et saisissant sa hache avant l’impact. Lucius se sentit poussé soudain par les miliciens, derrière lui, et fut entraîné dans la charge, contre son gré. Une dernière prière à l’attention des Dieux et il se retrouva à courir vers l’ennemi. Du coin de l’œil, il vit le chevalier percuter le premier rang adverse, abattant sa lourde hache de droite et de gauche, peignant de sang les hurlements des estropiés. Un sifflement persistant incita le milicien à lever la tête. Un nuage de flèches tombait sur les rangs de Vaknya. Lucius continua de courir, apercevant, en bordure de son champ de vision, des compagnons tomber dans les gémissements et les gargouillis. Une autre volée de traits l’épargnant de nouveau et il se trouva à portée de l’ennemi.

            Il se tenait face à un homme qui eut pu être son cousin. Un instant, il se dit que ce pauvre bougre habitait peut-être plus près de chez lui qu’une bonne partie des miliciens de Vaknya. Mais, alors qu’il espérait voir dans l’œil de son vis-à-vis la même hésitation qu’il devait pouvoir percevoir dans le sien, Lucius comprit soudain que le sujet de Réaumoir avait peut-être une terre à défendre, lui. Et lorsque la masse descendit vers son visage, le temps sembla se ralentir. Il eut une pensée pour sa famille et la vision des champs printaniers promis par les prêtres quand l’ailette d’acier enfonça son arcade sourcilière. Dans un mouvement qui lui sembla lent et disgracieux, Lucius s’effondra tandis qu’un liquide chaud et poisseux coulait sur son visage. Ses yeux se fermèrent et le silence se fit.

 *

            Lucius ouvrit un œil. Il était allongé à même le sol et se sentait vaseux. Au-dessus de lui, le ciel n’avait pas le bleu vanté par le clergé. Il était noir, parsemé d’étoiles et y brillaient les Deux Sœurs, comme dans le monde des mortels. Se pourrait-il qu’il ne soit pas mort ? Qu’il n’ait été que blessé ? Qu’il puisse revoir femme et enfants et la terre chère à son cœur ? Mais il ne ressentait aucune douleur et son œil gauche semblait incapable de s’ouvrir. Lucius sentit alors son corps se relever, sans qu’il en ait eu l’intention. Quelque chose n’allait pas. Il ne contrôlait plus son  enveloppe et ressentait comme un vide, en lui. Lorsqu’il prit conscience qu’aucun cœur ne battait plus dans sa poitrine, il fut horrifié. Il était donc bien mort, et le monde autour de lui ressemblait à s’y méprendre à celui qu’il venait de quitter, en plus terne, peut-être. À chacun de ses pas irraisonnés, il distinguait le bruit de succion caractéristique d’un sol boueux qui contrastait avec les vertes prairies fleuries où étaient censées s’ébattre les âmes des mortels lorsqu’elles étaient débarrassées du poids de l’existence. Son corps continuait à avancer, d’un pas lourd et traînant, bien que Lucius lutta maintenant  pour s’arrêter, regarder autour de lui dans l’espoir de comprendre ce qu’il se passait.

            Lorsque, enfin, Lucius s’arrêta, il faisait face à un homme chauve et livide au visage émacié. Ses petits yeux vitreux étaient enfoncés dans leurs orbites et, si nulle ride ne barrait son front, il semblait crouler sous le poids des ans tant il était voûté. L’étrange personnage semblait s’adresser à lui, dans une langue gutturale qu’il ne comprenait pas. Après quelques secondes de cet incompréhensible monologue, Lucius perçut un vague grognement étranglé et glaçant. Et ce son atroce semblait sortir de sa propre gorge. Horreur, que lui avait-on donc fait ? Où étaient les Dieux ? Où étaient les défunts tant aimés censés l’accueillir céans ? Où était l ‘état de grâce ? Il ne ressentait que l’angoisse, la solitude et le froid. Il régnait une température glaciale en lui maintenant que son cœur ne le réchauffait plus.

            Tout son corps se tourna vers la droite, lui offrant la vision de deux hommes hagards, visiblement gravement blessés, qui tenaient debout par un quelconque miracle. Comme entraîné par les ficelles invisibles d’un marionnettiste pervers, Lucius se mit en marche avec ses compagnons d’infortune. Les grognements sordides qu’ils poussaient tous à leur tour indiquaient qu’ils devaient être une petite dizaine. Au fur et à mesure qu’il progressait, traînant la jambe, il distinguait un petit groupe de maisons, probablement le hameau qu’ils avaient dépassé, avec l’ost de Vaknya, avant de rencontrer Réaumoir. La nuit devait être déjà bien avancée car nulle activité ne régnait et nulle fumée ne s ‘échappait des toits de chaume. La progression était lente, mais inexorable.

            Parvenu devant l’entrée de la première habitation, le corps de Lucius s’appuya fortement sur la porte, poussant sans subtilité et sans même prendre d’élan. Cela sembla durer une éternité, mais le bois finit par céder, l’importun s’écroulant au sol avec lui. Il se releva maladroitement, dans les hurlements d’une vieille femme échevelée. Le lit se rapprochait et ses bras se tendaient vers la pauvre femme terrifiée. Il vit ses mains enserrer le cou gracile et fripé, ses bras traîner l’ancêtre terrifiée hors de sa couche. Il aurait voulu tout arrêter, tandis qu’il comprenait ce qui était en train de se passer, qu’il lisait l’effroi dans les yeux exorbités de sa victime, mais il ne put rien faire. Pas plus quand l’odeur de selles atteignit ses narines ou quand il lui fracassa la tête, à plusieurs reprises, contre le chambranle de la porte. Ni même lorsqu’il s’agenouilla sur le corps sans vie, fouillant la charpie crânienne de ses mains sales et maladroites pour y dévorer la cervelle.

            Lucius pleurait, mais nulle larme ne coulait de ses yeux. Il tremblait, mais nul frisson ne parcourait son corps. Le goût de son funeste repas le répugnait, mais il ne cessait de monter ses mains à sa bouche. Il avalait goulûment l’ignoble matière grise. Cela aurait du le révulser mais, malgré l’infecte saveur de sa proie, une forme de soulagement semblait le gagner, venant d’un sombre recoin de son âme, ou de ce qu’il en restait. Cette sensation le paniquait, lui qui avait toujours eu à cœur d’être « quelqu’un de bien ». Dans son désespoir, il  ressentit la faim, entière, dévorante. Elle chassait même ce froid intense qui régnait en lui. Et cette faim grandissait à mesure qu’il mangeait. Maintenant, il hurlait d’horreur et de frustration dans le noir et glacial silence de sa carcasse.

            Il s’aperçut soudain qu’il s’était remis en marche. En sortant de la maison, il vit une fourche foncer sur sa poitrine. Le paysan, face à lui, avait l’air terrifié, mais son coup fut précis et puissant. Une légère sensation de picotement, un bruit de succion répugnant, et rien. La tête se baissa sur le manche qui sortait du thorax puis se releva avec un air stupide. Le bras droit frappa, brisant la fourche en deux et la marche, traînante, mais inéluctable, reprit. Son bout de bois ridicule à la main, le pauvre serf relâcha sa vessie et c’est souillé de son urine qu’il se vida de son sang sur le sol, la gorge arrachée avec les dents. Il avait vécu dans la misère et la crasse, il mourait de même.

            Le sang n’avait pas vraiment de goût, mais il éveillait un peu plus sa faim. Il ramassa une grosse pierre pour enfoncer le crâne et pataugea dedans de ses doigts avides. Il avalait son abject repas, qui n’avait pas beaucoup de saveur non plus, cette fois, quand un de ses compagnons passa devant lui en claudiquant, charriant le cadavre d’une enfant décapitée, suivi d’une traînée de boue sanguinolente. Il… comment s’appelait-il, déjà ? Bah, peu importait. Il lui semblait qu’il aurait dû éprouver quelque chose devant ce spectacle, mais il ne ressentait que cet appétit insatiable, cette faim consumante, omniprésente, qui grandissait en lui comme une nouvelle conscience. Il se releva, se dirigea vers le petit cadavre qui passait devant lui et saisit un bras. L’autre continua son chemin, ne semblant s’apercevoir de rien. Pendant quelques secondes, chacun tira de son côté, avant que la frêle carcasse ne cède, envoyant les deux au tapis. Ils se relevèrent maladroitement et entreprirent de dévorer leur macabre butin, déchirant la chair froide de leurs mâchoires, rognant les os blancs de cette petite fille qui, quelques heures auparavant, devait courir, joyeuse, profitant des débuts du printemps avec l’insouciance propre aux âmes pures et innocentes des enfants. Mais tout ceci ne l’intéressait plus. Désormais, il n’existait que cette rage d’engloutir, ce besoin viscéral de tuer et de s ’empiffrer de morts sans pouvoir jamais calmer le feu froid qui le dévorait, lui, de l’intérieur.

            Il ressentit soudain l’impérieux besoin de se retourner, et il prévalait même sur sa boulimie. Il se trouva alors face à un homme étrange, chauve, hagard, les yeux enfoncés dans leurs orbites. Sa tête lui disait vaguement quelque chose. Réfléchir, chercher…

« Paaa…paaa… »

            Le mot traînant sortait de sa gorge. C’était donc son père. Il l’aimait. Il voulait l’aider parce qu’il était le seul à savoir. Le seul à comprendre cette faim, ce désir de manger, même si tout avait un goût de cendres. Manger, encore, toujours, sans jamais connaître la satiété. Papa voulait qu’il se lève, qu’il se tourne vers le nord. Papa souhaitait qu’il avance, là-bas, au loin, dans l’obscurité,  où de la nourriture attendait. Elle attendait papa, elle attendait le Maître et ses serviteurs. Marcher, chercher de la nourriture, de la viande, mieux… de la matière cérébrale, seule capable de calmer un peu son horrible appétit.

« Maaaangeeeer… Maaaangeeeer…. Ceeeervelle… Ceeeervelle…. »

1 réponse

  1. Appétissant ! Le miracle de la vie fonctionne toujours... A nous émouvoir.

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