Homme de peu de foi

(Nouvelle)

Depuis ma cage, seul et silencieux, je regardais les nuages. Je les contemplais, les admirais sous toutes leurs coutures, voluptueuses arabesques de légèreté blanche et lumineuse. Ils n’étaient jamais vraiment les mêmes, ils changeaient tout le temps et passaient leurs existences à se transformer au gré de leurs voyages incessants le long de la voûte céleste. Les trépidations des roulottes de mes détenteurs, malgré l’acharnement de certains déplacements, ne me permettaient jamais de les suivre bien longtemps. Peu m’importait, puisqu’il suffisait de les apercevoir un instant pour qu’ils me transportassent au-delà de cette fange humaine et boueuse qu’ils survolaient, libres et majestueux. Car ils étaient libres, et cela ils me l’avaient chuchoté ! Insoumis aux vents, ils sollicitaient ces derniers selon leur bon vouloir. Et les serviles souffles d’air s’exécutaient, de tempêtes en zéphyrs, de simouns en blizzards. Et les infatigables enfants d’Eole tiraient leur raison d’être en s’essoufflant à faire paître les rois des cieux, inaccessibles, parce qu’à les approcher on ne fait que passer au travers.
S’écoulaient aussi, malheureusement, de ces journées durant lesquelles ils ne daignaient pas se montrer. Ils avaient décidé de ne pas vous honorer de leur vol altier et si tranquille, serein, presque indécent aux yeux de votre condition, terrestre et même, parfois, humaine. Après tout, rien ne les obligeait à peupler notre ciel et ils disposaient de l’infini bleu azur à leurs guises. Pourtant, derrière mes barreaux, enjôlé à l’étroit, je me trouvais bien loin du confortable enfermement entre quatre murs et sous un toit, somme toute épargné de l’opacité que confèrent tous ces soi-disant cocons, nids douillets ou autres terriers… Ces absurdités immobilières, aboutissement d’une vie vouée à la consommation, à l’accaparement de biens, au pillage… A la propriété. Cela dit, peut-être cherche-t-on à posséder tout simplement, et même naturellement, parce qu’on ne dispose pas. Cependant, ceux qui commencent à posséder veulent disposer et ceux qui disposent vous possèdent déjà… Mais c’est à cause de ce genre de réflexion, le regard dans le vague, l’œil vide et un sourire béat sur les lèvres, l’imagination en goguette, chevauchant un nuage – pour un instant de bonheur, dompté – que l’on vous embastille. Ainsi marchent l’institution et les cornards qui appliquent les lois.
Parfois les nuages se grimaient de toute la misère du monde, et ils venaient, mornes et grisâtres, remplissaient le ciel et pleuraient sur nos têtes. Alors les maudissaient ces éternels insatisfaits, ces radoteurs insatiables qui ne juraient que par le soleil. Pourtant, du haut de leur position, malgré la noirceur que transpire l’humanité et qu’ils doivent bien absorber, ils s’arrangeaient toujours pour illuminer leur deuil d’un peu de leur blancheur immaculée, jouant ainsi sur toute la gamme des gris. Et nous, pauvres choses imbues d’un cerveau dont on sait à peine se servir, ne connaissant que trop peu son potentiel et ses limites, nos chevilles ne s’arrêtant plus d’enfler depuis ce jour où nous passâmes de quatre à deux pattes, nous demandons le soleil. Pour tous, bien sûr, car nous évoluons en démocratie dans une société de droits et de partage et que nous sommes des humanistes au grand cœur, libérés de toute bestialité, à l’écoute de nos instincts qu’après le mariage, selon les lois dictées par la foi. Et la foi, c’est Dieu. Oui c’est ça : du soleil pour tous ! Expulsons les nuages de notre horizon ! Qu’ils s’en retournent d’où ils viennent ! La civilisation n’a pas massacré les sauvages adorateurs de la pluie, désormais parqués – parce que les zoos humains restent encore politiquement incorrect – pour que le citoyen souffrît de la grisaille des jours de pluie. De toute façon, empalés à leur déclin, les descendants sauvages sont déjà prisonniers de leur musée. A parier que certains se réjouissent qu’on leur permette si généreusement de se consacrer ainsi à leur propre cause, assujettissant leurs forces à leurs propres racines. Ils peuvent être fier de nourrir leur histoire de leurs propres entrailles et s’ils disparaissent, ce sera vraiment leur faute à eux. Ne parlons plus de cynisme, de noirceurs d’âmes ou de sombres desseins, c’est bien le noir absolu que transpire l’humanité quand elle se démène, c’est bien une absence totale de lumière qu’elle rejette quand elle a bien consommé et qu’elle est bien repue. Je vous le dis : « Nous travaillons à notre propre fin et ce sont des nuages noirs qui annonceront cette fin du monde ! ». Nous ne voulons plus qu’ils obscurcissent nos vies, alors que nous ne sommes que déchets souillant leur virginité. Et quand ils auront perdu leur innocence et qu’ils seront définitivement mêlés à nos conneries, les nuages se riront des fléaux que préparera dès lors le ciel et ils nous inonderont de toutes les saloperies qu’on a dégagées avant de promener leur robe ainsi nettoyée sur une autre engeance.

Un jour les religions disparurent tout bonnement. Il faut dire que la secte de la foi universelle avait pris le pouvoir depuis longtemps et pas plus un gouvernement qu’un flux de capitaux ne lui échappait. Aucun judéo-christianisme ne subsista, pas plus que l’islam. Seuls quelques bouddhistes, jaune et rouge, voire orange, parcouraient encore le monde et peuplaient encore certains temples parce qu’ils se contentaient de philosopher en silence. L’intégrisme était devenu l’affaire de tous et le terrorisme celle des athées. Un peu moins violent, mais certainement plus con, que les non-croyants coupables de ne pas se laisser duper et d’exploser du fanatique socialement intégré, j’avais décidé, par un beau matin, de promener ma gueule de bois et ma viande saoule en arborant une vieille soutane et en éructant des prêches subversives. Je ne me rappelle plus les conneries débitées, mais je me rendis facilement compte que l’ordre et la discipline avait supplanté l’humour. Dénoncé et livré aux autorités, je fus remis à un cirque ambulant, le seul et l’unique : « The international Barnum Circus ». Pour les grands et les petits ! Venez vous repaître du délectable spectacle de ses antiquités humaines prônant leurs droits et leurs libertés, leurs faces haineuses et livides s’écrasant rageusement sur les barreaux rouillés que tiennent nerveusement leurs mains tremblantes ! Regardez ces mauvais sujets tout juste bon à vivre enchaînés au milieu de leurs excréments, qu’une légitime folie finit par leur faire bouffer ! Admirez le sort réservé à ceux qui différencient le travail de l’esclavage, la spiritualité de la pensée unique, la culture de la morale, le plaisir de la consommation !
C’est qu’on formait une belle citée ambulante de parias, pauvres bougres marginalisés et enjôlés en une centaine de roulottes… Il faisait bon filer droit dans le chemin de la foi universelle si on ne voulait pas que son avenir se résumât à genoux, en une balle dans la nuque, dont la facture était envoyée à la famille. Pire encore quand se libéraient deux essieux, surmontés de quatre planches entourés de barreaux espacés de dix centimètres (et oui, on maigrissait drôlement !), hauts de un mètre qu’on courbât l’échine, nous dominant comme de fines arches tubulaires, celles en longueur croisant celles en largeur au-dessus de nos têtes. Moi, j’obtins un traitement de faveur, puisqu’on ne me tua pas malgré l’absence totale de piaule libérée. On me plaça avec un inconnu que je dus étrangler pour parvenir à manger un minimum et dormir sans risquer le viol. Le plus gênant fut d’attendre qu’il se décomposât assez pour le démembrer et passer ses restes au travers des barreaux.

Depuis, je me perdais dans les nuages chaque jour que je voyais se lever puis se coucher, et je m’essoufflais en d’inutiles sermons, à chaque étape. Personne n’écoutait et les nuages s’absentaient parfois trop longtemps, alors je commençai à me masturber frénétiquement. M’enhardissant, je le faisais en pleine représentation, la soutane relevée. Alors ils me crevèrent les yeux et mirent un écriteau sur mes barreaux comme quoi ça rendait aveugle. J’eus préféré que cela rendît sourd, pour ne plus entendre ces charmants bambins faire la fête sur ces attractions qui nous accompagnaient, morveux qui distillaient toujours les mêmes cris, les mêmes rires et les mêmes musiques de merde.

Cela doit faire moultes années qu’on me trimbale par-delà les continents, m’exhibant comme le dernier représentant d’une liberté de culte décadente. « Oyez ! Oyez ! Approchez ! Approchez ! Regardez le genre de spécimen qu’engendrent ces fainéants qui disent ne pas avoir besoin de la foi universelle. Voilà ce que deviendront les garnements qui ne veulent pas travailler et dédaignent suivre les préceptes de notre foi universelle ! Prenez garde, citoyens, à ne pas dévier ! Toute sortie de route ne mène qu’au même fossé et voyez qui les peuplent ! »
Malgré mes cris de rébellion et mes demandes quant à me faire exécuter, on me garde en vie. Paraît que je n’ai plus de famille pour me payer une balle. Je m’en fous, parce que je crois bien que les choses s’améliorent… Depuis des lustres je ne sens plus le goût de ce qu’ils me donnent pour pitance et impossible de m’en rendre compte de visu, mais j’ai la nette impression que mes déjections et mes sécrétions corporelles s’attaquent de pied ferme aux matériaux de ma prison. Et je sais qu’il en est de même pour mes acolytes, j’entends les clins d’œils et les sourires en coin qu’ils s’adressent pour confirmer la bonne marche de leur plan. Ils parviendront bientôt à s’enfuir et ils m’emmèneront parce que personne ne leur raconte les nuages comme moi. Ils m’en demandent et m’en redemanderont jusqu’à mon dernier souffle. Et quand ils seront sortis, ils se redresseront tellement de leurs années de bagnes, de frustrations, d’humiliations et d’impossibilité, qu’ils deviendront des géants et qu’ils écraseront le monde sous leur pas, me prendront sur leurs épaules et me le feront parcourir en long, en large, en travers et la tête dans les nuages.

 

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