Marco

(Nouvelle)

Marc est un flic. Marco, comme on l’appelle depuis toujours, que ce soit du côté de la famille, des collègues ou des amis. « Marco, qu’est-ce tu bois ? – Je te remets la même, Marco ? – Tu payes la tienne ? » entend-on résonner au troquet des poulets qui voit la bleusaille locale venir s’épancher tout en s’enivrant, quand elle ne tape pas dans les boutanches planquées dans les casiers ou les bureaux du commissariat…

Et s’enivrer, chez les poulets, tient tout autant du déchirage chronique de tête que d’une stimulante euphorie instillée par l’ivresse d’un nuage trouble précipité dans le fond d’un verre estampillé par une marque d’anisé ou de blend.

Par ailleurs, Marco donne dans ce qui se fait de pire à la grande volière : à savoir la compagnie républicaine de sécurité… Image désastreuse, reportages sur le fameux conditionnement desdits CRS tels des chiens de combat que l’on dresse à la dure, symbole d’une autorité dévoyée face à des mouvements estudiantins ou alternatifs, l’imaginaire collectif se nourrissait ainsi du cliché quelque peu péjoratif de la masse informe, auréolée de son casque, engoncée dans son armure de protection, matraque à la main qui semblait reliée directement au cerveau reptilien, en toute absence de cellules grises.

Originaire du Nord, il se réjouissait au quotidien de son affectation calaisienne, survenue quelques années auparavant. Il avait ainsi installé femme et enfants, deux têtes brunes préadolescentes, dans l’un de ces inévitables pavillons de briques rouges, jardinet minuscule ceint d’une haie au teint maladif, jaunâtre, bardé d’un grillage métallique qui se distendait. Depuis l’augmentation massive des flux migratoires en direction du Royaume-Uni, en revanche, sa mission commençait à lui peser.

Le voici donc en attente, assis en silence à l’arrière du fourgon, stationné sur le bas-côté d’une voie rapide, à proximité de la « jungle », patronyme désignant l’un des camps de réfugiés parmi les plus médiatiques et peuplés du pays.

Tandis que ça promène l’esprit au gré des applications mobiles des smartphones de rigueur, ça casse incessamment la dalle au bonheur de sandwichs triangulaires vendus sous plastique et de viennoiseries qui n’en finissent plus de rassir…

Comme toujours, les heures ne s’égrainent que lentement, en l’absence de toute discussion prenante ou même d’évasion intellectuelle stimulante. Il faut en effet rester vigilant et prompt à intervenir : si l’on traîne sa misère dans l’inaction des journées durant, à surveiller son coin de grillage en bord de route, les clandestins ne mettront qu’un instant pour débouler en nombre, organisés et motivés.

– Alors, Marco : on t’a pas vu au bar hier ? Demande l’un des molosses en bleu-marine.

– Ouais, c’est vrai ça. Tu fais la gueule ? Surenchérit l’un des collègues.

– Non, il a arrêté de boire ! Persifle l’humoriste de service, celui que l’on invite à se taire régulièrement tout autant que l’on déplore chacune de ses absences…

– Mais non, les gars. J’avais un rendez-vous… Elude Marc sans même détourner son visage de la fenêtre au travers de laquelle il s’égare en souvenirs pas si lointains.

– Un rencard ? T’en baises enfin une autre que ta bergère, insiste le comique.

– T’es con, Jean-Mi. C’était médical, mais pas de souci : tout va bien.

Et puis Marco les laisse s’assouvir en remarques diverses et ciblées, à propos de son éventuelle impuissance, d’un plan cul aléatoire, des putes de la jungle et autres joyeusetés gentiment phallocrates.

Il repense à son entrevue de la veille, à la journaliste avec laquelle il a conversé, de son travail, de quelques états d’âmes, de politique… Il savoure les images d’une chevelure blonde un peu folle, d’une silhouette fort agréable, pulpeuse et attractive malgré le classicisme d’une tenue trop sage… Une voix chaude et bienveillante, des fragrances signées un parfum de luxe et un réel intérêt que l’on ne lui portait généralement pas.

Elle avait commencé par lui dire merci, signalant au passage que l’écrasante majorité de ses collègues – pour ne pas dire tous – se refusait à tout commentaire. Alors converser avec elle…

Il lui avait répondu sans heurt, le sourire connivent, à rendre sa physionomie avenante, le regard bienveillant, quoique lointain. Il lui précisa qu’ils signaient tous des accords de confidentialité, s’engageant par là-même à ne pas communiquer aux journalistes ou aux réseaux sociaux.

Elle n’eut pas l’indélicatesse de relever la chose et ne lui demanda pas ce qui pouvait bien le motiver quant à outrepasser cet accord… Alors il lui détailla de manière triviale le cœur de leur mission : « Les effectifs déployés servent à éviter tout engorgement sur ces voies rapides surveillées. Avant notre arrivée, les migrants élaboraient leurs propres barrages en entassant pneus et morceaux de bois sur ces ponts qui enjambaient la route, en accès direct avec le port. Ils profitaient ensuite des embouteillages ainsi occasionnés pour tenter de se glisser dans les camions afin de gagner l’Angleterre… »

Sérieuse, elle prenait des notes tout en lui prêtant une attention résolument professionnelle.

« Donc, nous sommes présents pour surveiller les ponts, les grillages… Le plus long : c’est l’attente, à six dans notre fourgon… On s’endormirait presque, à longueur de journée… Et puis d’un coup : ils débarquent : une centaine ! Munis de disqueuses électriques, batteries pleines, ils attaquent le grillage… Le temps qu’on débarque pour endiguer ce flux comme on peut – à six, c’est pas facile, hein ? – qu’ils attaquent déjà le grillage à d’autres endroits… Après avoir multipliés les ouvertures :ils s’engouffrent et disparaissent ! »

Elle l’écoute, belle et concernée. Elle affiche cette fraîcheur qui fait défaut à son épouse depuis si longtemps. Elle s’intéresse à son propos, boit ses paroles comme peu de femmes apprêtées le font encore.Deux silhouettes apparues soudainement, inscrites dans un coin du pare-brise, tirent l’équipe de CRS de leur torpeur. Marco s’extrait de l’estafette et se dirige à leur rencontre : il ne peut s’agir de simples promeneurs…

Un couple, lui bonnet en laine vissé sur le crâne et doudoune fermée jusqu’au menton, lampe torche à la main, tandis que sa compagne protégeait sa silhouette dans un vêtement de pluie sombre, muni d’une capuche, quelque part entre la cape et une houppelande.

– Bonjour, m’sieur dame ! Cherchez quelque chose, s’approche Marco.

– Bonjour, monsieur l’agent ! Répondent-ils de concert, on surveille… Ajoutent-ils penauds.

– L’ordre, c’est moi qui le maintiens, ok ? Les prévient-il. Marco a reconnu des membres de ce que l’on désigne par groupe de vigilance, des habitants du coin qui commencent à mettre leur nez dans cette « jungle », à fureter, contrôler voire intervenir… Pas des fachos qui risquent de s’embarquer dans une ratonnade, non, loin de là, mais des civils occasionnellement gênants.

– Vous voulez du café ? Propose madame en extrayant une bouteille thermos de sa tenue informe. Des épis roux, désordonnés, s’échappent en partie du tissu synthétique qui lui recouvre le crâne.

– On vient juste surveiller, reprend l’époux.

– Vous vous rendez compte ? Enchaîne-t-elle. On a travaillé comme des perdus pour se payer notre maison – le liquide brun, fumant, s’écoule en un bruissement sonore dans le capuchon en plastique qu’elle tend au CRS. Et c’est un petit pavillon, juste à côté des usines…

– Merci, accepte-il le café.

– Mon mari travaille à l’usine, il est ouvrier. Il vient faire des rondes après ses heures…

– On en a pris pour trente ans de crédit ! Et bam ! Un camp de réfugiés s’installe juste à côté ! Ils traversent notre jardin, cassent nos clôtures et plus moyen de vendre pour s’installer ailleurs : la baraque ne vaut plus rien, déplore l’homme au regard excédé, l’attitude néanmoins lasse, presque résignée.

Marco sirote le verre chaud, soufflant abondamment entre chaque gorgée. Il les laisse finir leur histoire, s’épancher jusqu’au bout. Mais il ne les écoute déjà plus. Il se trouve à nouveau en compagnie ce cette créature désirable au possible, cette blonde discrète, présente et chaleureuse.

« En ce moment, nous devons bien être une dizaine de compagnie sur Calais : à cent-vingt bonhommes la compagnie, je vous laisse faire le calcul… C’est énorme : il n’y a qu’une soixantaine de compagnies pour la France, ce qui fait un sixième des effectifs rien que pour Calais… D’un point de vue personnel, je ne trouve pas ça des masses passionnant de garder des portes ou des bouts de grillage… Mais si cela s’avère utile pour le pays, ça va… Il s’agit aussi de notre devoir envers la nation ! Mais je me demande à quoi ça sert de juste empêcher des mecs de passer : pourquoi les Anglais ne s’en occupent-ils pas ? Pourquoi nous laissent-ils faire leur boulot ? »

Elle acquiesce d’un hochement de tête tandis que ses traits dessinent une moue emprunte de connivence sur l’ovale de son visage. Elle glisse la main dans ses cheveux et ses doigts replacent en arrière de longues mèches bouclées. Elle fixe le CRS de ses yeux cobalt, de ce regard dont elle a observé, à maintes reprises, l’effet déstabilisant.

Marco cesse son discours. Les mots ne lui viennent plus, ses idées s’embrouillent et il ne désire plus que prendre sauvagement cette femme. L’immédiateté de la pulsion le réduit au silence et il ne sait pas comment occuper ses mains. Il les frotte, l’une dans l’autre, de manière gauche et ses bredouillements tardent à exprimer autre chose que la gêne qui s’installe.

« Et sinon, quels sont vos rapports avec la population locale, le relance-t-elle, mettant ainsi un terme à son supplice expectatif ».

Il abandonne le couple de prolos à leur promenade vespérale sur une dernière recommandation et s’en retourne au camion, devinant les faces mornes qui composent son équipe au travers des vitres embuées.

La portière coulisse à son arrivée :

– Alors, Marco ? On se la coule douce, on se fait payer le kawa ?

– Ta gueule, Jean-Mi !

– Eh, doucement, vieux ! Confonds pas les potes de galère et ces emmerdeurs…

– N’empêche… Tu m’enlèveras pas de l’idée que si tu mets les gens dans une situation qui se répètent, sans aucune réponses des autorités, tu te retrouves face à de sérieux problèmes… Parce que les gens vont se faire justice eux-mêmes.

– Mais qu’est-ce tu racontes ? Où c’est que t’en es ? Oh, putain ! Et de désigner d’un geste vif le trente-cinq tonnes qui vient de s’immobiliser à quelques dizaines de mètres, dans un freinage strident et une odeur de gomme brûlée.

Ils étaient quelques migrants, une dizaine tout au plus, à occuper la chaussée de manière erratique. Sortis à la fois de nulle part et de partout, ils arpentent le bitume au beau milieu de la circulation. Encore trop peu pour entraver la circulation, ils annoncent cependant une probable vague, qui surgirait prochainement.

Et puis le routier descendit précipitamment de la cabine. Rougeaud, mafflu, le cheveu gras, clairsemé et la moustache mal taillée, il tient une pelle et se jette sur les étrangers. Il frappe comme un sourd, les allonge comme à la parade et distribue hématomes, déchirures et autres traumatismes.

Déjà les malheureux se replient de l’autre côté du talus, mais l’agresseur enrage et ne faiblit point. Il lève et relève sans relâche son outil, qu’il abat tel un fléau sur ces congénères dont il ne semble plus supporter l’existence, à tout le moins céans.

Nos braves pandores interviennent, essoufflés que les voilà, armurés en catastrophe, au mépris de certaines attaches ou autres lanières qui pendent et battent leurs flancs, matraques néanmoins vissées au creux de leurs pognes.

« Stop ! – Calmez-vous ! – Posez cette pelle ! », les injonctions fusent et notre bonhomme, qui par ailleurs se calmerait bien au ressenti des premières montées d’acide lactique dans ses muscles, reprend peu à peu ses sens et la maîtrise de son comportement… Il écume cependant et prend appui sur le manche dont il a posé l’extrémité au sol. Le fer blanc luit aux derniers rayons du couchant, auréolé d’éclaboussures pourpres.

– Calmez-vous monsieur, ou on vous embarque ! Mais aucun CRS ne fait mine de le neutraliser, ni même de lui ôter son arme.

– Mon patron n’en a rien à foutre que je perde deux heures dans les embouteillages, s’explique-t-il. Au final, c’est deux heures pour ma pomme… Tous les jours !

– Ca n’est pas une raison, monsieur. Vous n’avez pas à intervenir vous-même. Vous imaginez le bordel, demain, si tout le monde déboule armé dans la rue afin de corriger qui bon lui semble…

– Je suis désolé, je suis un peu sur les nerfs…

– Ca va aller, monsieur. Mais il faut vous contrôler davantage !

– Je vais avoir des problèmes ? Finit-il par demander benoîtement, comme un gosse que l’on aurait gourmandé suite à une provocation.

– Allez-y, monsieur. Mais que l’on ne vous y reprenne pas.

Tandis que le camion repart dans un nuage de particules fines, gris au demeurant, l’escouade regagne ses banquettes élimées. Bientôt la relève et pas grand-chose d’autre qui vaille la peine. « Et dire que l’on relaye partout ces fameuses agressions sur les routiers, relève Jean-Mi, celles que perpétreraient des migrants désespérés de trouver un engin qui les conduirait clandestinement au paradis britannique… »

Alors Marco s’installe et décolle à nouveau en direction de souvenirs languissants, de caresses cotonneuses et de promesses inassouvies.

« Vous savez, la France n’a jamais respecté sa police… Il vaut mieux rester souple. Regardez Guignol : le flic reste toujours le méchant ! Nous, on reste le cul entre deux chaises : d’un côté on sait que notre pays est comme ça, de l’autre, il y a un certain respect de l’uniforme que doivent garder les gens…

– Vous n’êtes pas appréciés à votre juste valeur, certes. Mais les temps évoluent et la population réclame de l’ordre et de la sécurité, non ?

– Et paradoxalement on nous tombe dessus systématiquement, vous les premiers !

– Nous ?

– Les journalistes…

– Nous informons. Et la police se doit de montrer l’exemple, non ? Encore plus si elle déplore et souhaite que cessent les initiatives personnelles.

Cette chienne ne cédera jamais… Elle obtient ce qu’elle veut et Marco la sent déjà qui disparaît pour ne jamais reparaître à son regard contrit. Alors la toucher, d’une main fébrile comme du bout des lèvres… Il s’en veut tout de même de l’associer à des errements si violents. Une fois de plus, il abandonne l’instant présent et permet à son esprit de fuir, de s’évader au gré de réflexions qui se détachent.

– Moi, je me pose la question : doit-on punir le gars qui se fait justice lui-même ? Le migrant qui cherche une meilleure vie ? Le flic qui a utilisé trop lourdement sa matraque ? Ou bien l’Etat qui ne propose aucune solution à hauteur du problème…

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